Le cycle romanesque constitué de 3 tomes réunis sous le titre des « chemins de la liberté » comprend l’âge de raison, le sursis, et la mort dans l’âme.
Mon attention s’est attardée sur le premier tome, à savoir l’âge de raison, paru en 1945, pour la moralité percutante, et les interrogations existentielles toujours d’actualité qu’elles induisent : l’amour, l’engagement, la liberté.
L’intrigue se déroule autour d’un personnage, Mathieu, professeur de philosophie. On y explore alors toutes les relations amicales, amoureuses et professionnelles que ce dernier entretient au quotidien.
Marcelle, amante de Mathieu depuis 7 ans, tombe involontairement enceinte de ce dernier. L’avortement est un choix douloureux, mais naturellement entrepris par les deux protagonistes. Mathieu refuse l’engagement, le mariage et les contraintes qu’ils imposent : il se sent ainsi libre. S’amorce alors la ruée vers l’or, afin d’amasser la somme nécessaire à l’intervention chirurgicale. Le frère de Mathieu refuse. Confronté à une impasse, il décide par la suite de voler l’argent à Lola, maitresse de Boris, lui même ancien disciple et ami de Mathieu.
Ce choix délibéré et consenti souligne un fait essentiel : Mathieu est prêt à tout pour parvenir à ses fins raisonnées par son choix de vie atypique, à savoir la liberté et le refus de tout engagement sentimental ou familial. La moralité de ce professeur de philosophie s’évanouit, parce qu’elle n’est en rien supérieure au désir immuable d’acquérir la liberté la plus absolue.
Comme une obsession perverse, Mathieu se trouve une passion à la fois malsaine et majestueuse pour la soeur de Boris, Ivich. C’est une demoiselle qui entretient parfaitement l’aspect insouciant et inconscient propre à la jeunesse : elle n’hésite notamment pas à se saouler sans y établir de limites prédéfinies, pour oublier son mal être, digérer son chagrin inconsolable qui tient son origine à un banal échec scolaire.
« Elle regardait le verre et Mathieu la regardait » : on s’aperçoit alors ici que « l’amour » troublant qu’éprouve Mathieu ne fait preuve d’aucune réciprocité. Il la désire, la regarde, l’imagine, tandis que l’attention d’Ivich est uniquement centrée sur cet objet si palpable, dénué d’âme, sans valeur particulière. Cet instant spirituel et profond vécu par Mathieu à travers Ivich ne le transcende qu’à titre individuel.
Sartre poursuit : « Un désir violent et imprécis l’avait envahi : être un instant cette conscience éperdue et remplie de sa propre odeur, sentir du dedans ses bras longs et minces, sentir, à la saignée, la peau de l’avant-bras se coller comme une lèvre à la peau du bras, sentir le corps et tous les petits baiser discrets qu’il se donnait sans cesse. Être Ivich sans cesser d’être moi. ». On retrouve l’idée d’un désir pulsionnel, une passion fulgurante à la fois charnelle et violente, voire même sous certains aspects malsaine. Cette relation et ce choix délibéré de ne « commettre d’actes » qu’à la condition qu’ils n’entravent en rien sa liberté, l’entraine vers une régression progressive, puisque ce refus butoir de l’engagement le conduit vers le chemin de la passion irrationnelle et primitive. Ses sentiments ne deviennent plus que primaires fougueux et instinctifs, tandis que son coeur ne s’emballe plus que pour la régression de son esprit, la jeunesse.
Finalement, Marcelle garde l’enfant, et décide de l’élever avec le meilleur ami de Mathieu, Daniel, homosexuel. Au fil du roman, on y devine de plus en plus aisément l’envie que Mathieu ressent à travers ce couple : il a imaginé l’amour avec Ivich, sans jamais pouvoir le concrétiser, mais aucun sentiment de désespoir ou de tristesse ne l’a traversé. Il n’avait jamais ressenti le chagrin d’un homme profondément malheureux, puisque les actes qu’il entreprend n’ont jamais de conséquences irréversibles. Ce sont des actes dénués de responsabilité, des actes anodins, des actes sans fondement : « moi, tout ce que je fais, je le fais pour rien; on dirait qu’on me vole les suites de mes actes; tout se passe comme si je pouvais toujours reprendre mes coups. Je ne sais pas ce que je donnerais pour faire un acte irrémédiable. »
L’âge de raison. L’objectif ultime de la réflexion de Sartre à travers cet ouvrage intimement existentiel. « Personne n’a entravé ma liberté, c’est ma vie qui l’a bue ». La liberté n’est finalement pas qu’une persévérance du détachement vis à vis d’autrui, qu’une conviction inébranlable qu’elle tient à l’attachement de son prochain générant des actes responsables et adultes. La liberté n’est entravée par personne, mais par une conviction personnelle, un choix de vie déraisonné. Mathieu, par cette réflexion, affirme : « c’est vrai, c’est vrai tout de même : j’ai l’âge de raison ». La quête perpétuelle de la liberté à travers la régression et l’irresponsabilité conduit paradoxalement à sa négation. La liberté transcendante, intellectuelle, qui dépasse la notion de « liberté primitive » c’est-à-dire physique et temporaire, gît grâce à la raison et la responsabilisation de son être.